La révolution philosophique corse

Récipiendaire du prix Morris Ghezzi décerné par l’Université de Milan pour son ouvrage à paraître La Corse, terre de droit ou Essai sur le libéralisme latin et la révolution philosophique corse (1729-1804), Antoine-Baptiste Filippi est venu présenter, dans un conférence d’une rare clarté, l’apport déterminant de la Corse à l’évolution de la politique occidentale.

Balayant allègrement cinq siècles d’histoire avec une érudition sans lourdeurs, Monsieur Filippi a cherché à éclaircir tant la notion de libéralisme que la réalité corse, toutes deux incomprises.

Partant d’une chronologie exposant l’originalité de la situation corse à l’aube du 18e siècle, celle d’une nation sous domination génoise déclinante où la population, nombreuse et égale de conditions, trouve occupations dans les ordres où les armées vaticanes.

La révolte est d’abord fiscale en 1729, la population se rebellant contre l’augmentation de l’impôt prélevé par la Sérénissime. Le clergé, nombreux et érudit, encourage la rébellion alors que sa justification est mise en doute. En effet, Bossuet avait, quelques décennies auparavant, considéré qu’un peuple ne pouvait se révolter contre son souverain, fût-il tyrannique, le seul remède se trouvant dans la volonté du souverain.

La consulte d’Orezza, réunissant en août 1731 à parité vingt ecclésiastiques séculiers et réguliers, est l’occasion, sinon de répondre à la question de la tyrannie supposée du gouvernement génois, d’affirmer d’une part que la nation corse doit rester en armes et, d’autre part, que si les revendications corses ne sont pas entendues, l’usage de la force est légitime. Ici naît le droit de résistance à l’oppression, constituant une révolution de la philosophie politique.

La réfutation de Bossuet sera faite en 1736 par Giulio Natale : le souverain a certes des droits, mais s’il opprime la population, cette dernière est déliée de ses obligations et peut alors se choisir un autre souverain. Gênes est alors déchue de ses droits sur la Corse, laquelle jette son dévolu sur le Baron Théodore von Neuhoff.

Celui-ci, issu de la noblesse de Westphalie, était alors au service de Philippe V d’Espagne, particulièrement de son ministre le Cardinal Alberoni. Il accepte la sollicitation corse et débarque sur l’ile en mars 1736. Couronné le 15 avril après avoir prêté serment sur les Evangiles, Théodore est roi par acclamation du peuple à l’instar d’Alexandre, roi des Macédoniens. Un conseil exécutif est institué, responsable devant une diète de 24 membres ayant un pouvoir de veto sur les décisions royales. L’ouverture d’une Université est immédiatement envisagée, projet interdit pendant des siècles. La devise du Royaume sera « Pour le bien public du Royaume de Corse. »

Réunissant des personnalités éminentes, la politique élaborée alors a ceci d’original qu’elle unit physiocratie et colbertisme, protéger pour développer et laisser faire, laisser passer. Comme Guizot plus tard, est considéré que l’impôt n’est exigible que des riches. Les régime des taxes est unifié. Enfin, monnaie est battue.

La guerre totale contre Gênes n’ayant pas le succès escompté, Théodore se voit contraint de quitter la Corse pour chercher secours et financements auprès d’alliés plus puissants. Un conseil de régence est mis en place.

Les troupes françaises, alliées à la Sérénissime, investissent l’Ile en 1737. S’engage alors une guerre d’usure jusqu’en 1740 où les chefs corses sont eux aussi obligés de fuir l’île. Parmi eux, Hyacinthe Paoli, père de Pascal, lequel sera rappelé quelques années plus tard, alors que les corses avaient refusé les règlements de l’administrateur local.

Buste de Pascal Paoli, place de la Libération à Sartène.Buste de Paoli, place de la Libération à Sartène.

Le 14 juillet 1755, Pascal Paoli est élu général en chef de Corse à la consulte d’Ampugnani et une nouvelle Constitution est adoptée en novembre de la même année à Corte. Depuis quelques années déjà, l’île était devenue l’un des centres d’attention des cours européennes. Malgré l’attention de Frédéric II, Rousseau, Voltaire, Catherine II et tant d’autres, Louis XV proclame la réunion de la Corse à la France le 15 août 1768, à la suite du traité de Versailles par lequel Gênes a cédé ses droits sur l’île. L’armée française débarque alors et Paoli quitte la Corse le 13 juin 1769.

De quarante années de révoltes subsiste un legs immense pour le développement politique occidental, jusqu’à des détails remarquables comme cette citation de Paoli, d’une actualité brûlante : « Il faut que notre administration ressemble à une maison de cristal où chacun puisse voir ce qui s’y passe. Toute obscurité mystérieuse favorise l’arbitraire du pouvoir et entretient la méfiance du peuple. »

N’en déplaise à notre orgueil terriblement français, nous devons bien tant aux corses, lesquels s’illustreront ensuite, et pas uniquement par le plus célèbre d’entre eux.