Dans quelle mesure la littérature est-elle capable de nous rapprocher de Dieu ?

Grand défi pour cette avant-dernière séance : traiter d’un thème qui se trouve à la frontière de la littérature, de la philosophie et de la théologie. Un peu hésitants avant de traiter ce thème, les membres du club se sont d’abord demandé s’il ne suffisait pas d’effectuer une synthèse des conclusions de toutes les séances précédentes pour apporter la meilleure des réponses. À l’issue de la première séance, en effet, Valentin avait conclu en ces termes : « Le Verbe, c’est d’ailleurs de quoi nous sommes faits, par quoi nous avons été créés. Voilà pourquoi la littérature est, pour nous qui sommes créatures divines, l’art le plus influent, le plus puissant. ». La troisième séance nous avait permis de dire que la fiction était pour l’écrivain un laboratoire d’expérimentation de notre vision du juste, du vrai et du bien avec la réalité : à ce stade de la réflexion, la littérature nous a paru endosser le rôle d’une remise en question de la vision que chacun se fait de Dieu, de l’homme, du monde, du Bien. La quatrième séance cependant nous faisait voir la littérature comme un art ayant la vocation d’être une peinture de l’âme humaine. Enfin, la cinquième séance nous permettait d’affirmer que la littérature est le meilleur moyen de s’affranchir des illusions pour préparer notre âme à la plus belle des expériences : venir à la table du Seigneur partager le festin céleste. En somme, les séances précédentes préparaient celle-ci : il ne nous restait plus reformuler notre pensée, en tenant compte des acquis.

Présentons d’abord les impressions de nos jeunes lecteurs sur les œuvres qu’ils avaient à lire. Au passage, souhaitons la bienvenue à notre nouveau membre Lionel-Harry !

Paul-Joseph a lu L’Adieu aux armes, écrit en 1954 par Ernest Hemingway. Ce roman de qualité a quelque peu choqué son lecteur devant l’absence de passion et la résignation du protagoniste, notamment face à la mort de son amante. Autant d’éléments qui venaient interroger le sens de l’existence et poser la de l’absurdité de la vie.

Lionel-Harry a choisi de lire Kristin Lavransdatter de la Norvégienne Sigrid Undset, publié en 1920. Il a trouvé le roman très beau par son immense richesse en détails descriptifs qui, malgré son exubérance, nous donne envie de continuer. Il n’a néanmoins pas hésité à nous témoigner de ses difficultés à s’y retrouver parmi les noms scandinaves des personnages, étant carrément obligé de suivre le cours du récit à l’aide d’une feuille et d’un stylo. En effet, les noms de famille norvégiens, qui se terminent tous par les suffixes son (« fils de ») ou datter (« fille de »), changent de génération en génération...

Valentin a, lui, choisi de lire le même recueil de nouvelles de Karen Blixen que Paul-Joseph avait lu pour la séance précédente. La présentation que ce dernier en avait faite, en relevant notamment les passages sur la création sous-marine (Le plongeur) et sur le dîner de Babette aux allures de festin céleste (Le festin de Babette), n’a pas pu faire résister Valentin à la tentation de le lire. Ce dernier ne se dit pas déçu de son expérience de lecture. Le passage suivant extrait du Plongeur l’aura marqué à vie : « Lorsque Dieu créa le ciel et la terre, la terre fut pour lui une source d’amère déception. L’homme était capable de tomber [...]. De sorte que le Seigneur considéra les poissons avec amitié [...] car, de toutes ses créatures, ils étaient les seuls à ne l’avoir pas déçu. ».

Après avoir partagé avec vous nos impressions, nous allons vous présenter comment nous avons tenté de répondre à ce thème.

Nous entendons le terme « littérature » moins par son sens artistique que par son sens le plus large, qui est le suivant : « Ensemble des ouvrages publiés sur une question. ». De toute évidence, donc, la littérature de saint Augustin est conçue pour rapprocher de Dieu. Il est moins évident de penser que la littérature d’Ernest Hemingway ou de Karen Blixen l’est tout autant. Objection de Cyril : « Quand le livre est bien écrit, il ne peut que rapprocher de Dieu. ». Entendons par là que, si l’écrivain a usé tout son talent à laisser transparaître la beauté, au sens esthétique du terme, dans son œuvre, alors une facette de Dieu y est présente.

Qu’en est-il cependant des œuvres qui nous présentent des récits où transparaît le mal ? Cyril nous répond : « Est-ce forcément mal de présenter le mal ? » Cet argument peut en effet s’appuyer sur l’exemple de La Lettre écarlate qui, en présentant le mal d’une femme honteuse et adultère, finit par faire jaillir énormément de lumière en nous racontant le dur rachat de la peine de cette femme comme une épreuve sanctifiante.

Il faut admettre que, dans toutes les œuvres que nous avons lues au cours de cette année, il y a eu des références explicites à Dieu. D’où cette question : si, dans une œuvre littéraire, Dieu est absent, dans quelle mesure cette œuvre peut-elle nous rapprocher de Dieu ? Lionel-Harry répond tout de go : « Justement, Dieu est présent par son absence. ». Pas sûr que cette affirmation contente, sans l’explication qui va suivre, toutes les opinions... Prenons l’écrivain Émile Zola. Dans son matérialisme le plus « théocritique » (vous ne retrouverez certes pas ce terme dans le dictionnaire), c’est-à-dire qui remet en cause la nécessité que Dieu doive être présent dans la création et dans l’existence des hommes, l’écrivain fait tout de même mention de Dieu. Donc, même si l’auteur se déclare athée, voire même ennemi de la religion, Dieu est évoqué dans ses ouvrages. Ce qui amène forcément le lecteur à se positionner dans son cheminement vers Dieu, qu’il s’en rapproche ou qu’il s’en éloigne. Ainsi, que l’œuvre qu’il lit soit ouvertement athée ou indifférente à la religion, le lecteur est influencé pour, soit s’éloigner, soit se rapprocher de Dieu. Il reste à savoir si nous sommes tous égaux pour avoir la force, sous l’influence d’une œuvre, de choisir entre l’éloignement et le rapprochement vis-à-vis de Dieu. C’est dans cette interrogation légitime, d’ailleurs, que l’Église catholique avait rédigé un index déconseillant aux âmes chrétiennes de fréquenter des œuvres malsaines qui leur infligeraient définitivement une plaie difficilement cicatrisable...