En quoi consiste le plaisir de la lecture ?

Réunis pour la cinquième fois, les membres du club ont décidé de se confier plus intimement dans le rapport qu’ils ont avec la lecture. En fait, il s’agit d’identifier, de comprendre, d’analyser ce qu’ils sont souvent amenés à appeler « plaisir » lorsqu’ils parlent de ce sentiment qui les pousse à lire des livres. Quelle est la cause du déclenchement de cette molécule de plaisir sécrétée dans la tête de nos membres lorsqu’ils lisent ? Pourquoi tiennent-ils absolument à la produire ? Qu’est-ce que cette « dopamine » apporte dans leur vie ?

N’étant pas neurologues ou psychanalystes, les apprentis lecteurs ont néanmoins trouvé bon de partager avec vous en quoi consiste le plaisir de lire, en vous livrant leurs impressions subjectives sur les livres qu’ils avaient à lire pour cette séance.

Paul-Joseph a voulu lire un recueil de quatre nouvelles de l’écrivain danoise Karen Blixen, intitulées Le Plongeur, Tempêtes, L’éternelle Histoire et L’Anneau.
En lisant Le Plongeur, notre lecteur dit avoir été marqué par un passage particulier qui magnifie la place du monde marin dans la création divine. Contrairement au monde des airs ou de la terre, le poisson n’a pas besoin de support pour prévenir sa chute. Il est continuellement soutenu par les eaux qui l’entourent et qui lui permettent de se déplacer où bon lui semble, dans toutes les directions. Le monde marin, ne pouvant chuter ou défaillir, serait donc la seule partie de la Création dont Dieu n’aurait jamais été déçu. D’ailleurs, ce serait la raison pour laquelle le Créateur aurait utilisé les eaux pour purifier la terre du péché dans l’épisode très connu de l’arche de Noé.

Face à Tempêtes, Paul-Joseph a été touché par le mélange habile que fait l’écrivain entre le théâtre et la réalité dans son histoire. De plus, il a pris plaisir à y rencontrer des personnages humains, attachants, simples, idéalistes, présentant parfois une dimension christique bien que faisant preuve de bassesse et de faiblesse face aux malheurs de leur vie.

L’éternelle Histoire lui a été l’occasion d’être le spectateur d’une histoire peu commune : étonnant, en effet, quand un homme paie un marin cinq guinées pour qu’il couche avec sa femme afin de lui assurer une descendance. Finalement, d’après notre lecteur, Karen Blixen est très brillante pour raconter des histoires convaincantes dans lesquelles on est enveloppé (d’après lui, on n’a de plaisir que si on est pris par l’œuvre). Les personnages y sont en fait des âmes très touchantes, et même très religieuses. En outre, les références à Shakespeare et à la Bible abondent.

Valentin a, quant à lui, choisi de lire deux nouvelles américaines qui s’intitulent La Marque de Naissance de Nathaniel Hawthorne et Double Assassinat dans la Rue Morgue d’Edgar Allan Poe.

En lisant la première nouvelle, Valentin a remarqué la volonté de l’auteur de mettre l’orgueil de l’homme savant face à la création de Dieu. En effet, dans ce conte, le savant promet à sa femme de trouver un élixir qui pourra miraculeusement lui faire disparaître la marque de naissance qu’elle porte sur sa joue gauche. L’opération s’avère être un succès, mais à quel prix...

Dans la nouvelle d’Edgar Poe, Valentin a été impressionné par le sens logique et extrêmement rationnel de Dupin, l’homme qui aide les policiers parisiens à résoudre l’affaire de l’assassinat ultraviolent de deux femmes de la famille L’Espanaye. On peut se demander si, en réalité, un tel sens logique est capable, pour quelqu’un qui en est doté, de le rendre apte à déduire ce que l’autre pense en face de lui... car c’est ce que Dupin nous montre à un moment de la nouvelle quand, au hasard d’une promenade avec le narrateur dans les rues de Paris, il parvient à deviner exactement ce que son compagnon pense, tout en lui expliquant le cheminement de sa pensée qui l’amène à imaginer ceci ! En voulant rendre, à travers ce personnage de Dupin, le sens logique et l’esprit rationnel spectaculaires, l’auteur n’a-t-il pas finalement écrit une nouvelle improbable et irrationnelle ?

Venons-en désormais au sujet de la séance. En quoi les livres que nous avons lus nous ont-ils apporté du plaisir ? Quelle est la raison qui explique que, finalement, aucun d’entre nous n’a décidé de ne plus jamais lire ?

Paul-Joseph commence par défendre le fait que, si le conteur est bon, alors l’œuvre est bonne. Mais le sentiment de plaisir qui en résulte n’existe réellement que si l’on en est acteur. Le plaisir de la lecture, en quelque sorte, est donc bien différent du plaisir de profiter d’une tablette de chocolat par exemple. En effet, il ne suffit pas de lire mot par mot le texte d’une page pour que, de façon biologique et immédiate, on ressente une sensation de plaisir dont le canal direct serait l’un de nos cinq sens. La lecture passe, certes, par le sens de la vue, mais cette dernière est insuffisante pour que l’on puisse retirer du plaisir comme on pourrait le faire à travers un objet du domaine sensible (comme une tablette de chocolat). Le plaisir de la lecture est donc, avant tout, un plaisir volontaire. Il ne suffit pas de ressentir le plaisir de la lecture une seule fois pour que, de manière automatique, toutes les lectures suivantes nous procurent du plaisir. Il incombe ainsi de fournir un minimum de travail pour ressentir enfin le plaisir de lire. Pour conclure cette première partie, nous dirions que le plaisir de la lecture est le signe qu’une « plus-value » mentale et intellectuelle résulte d’une volonté et d’un travail personnels.

C’est ainsi qu’on peut souligner le fait que la démarche de la lecture est très semblable à la démarche qui consiste à chercher Dieu. En effet, ces deux démarches respectent la liberté de l’homme. Pas de résultat sans consentement. « No pain, no gain », comme diraient nos amis anglo-saxons. Il n’est en outre possible d’adopter ces deux démarches que si l’on effectue librement un acte de foi. Je me mets à lire car je crois aux bienfaits que la lecture va m’offrir. C’est en ce sens que la lecture ne relève pas de l’enfermement, de l’esclavage car l’on est toujours libre, même en si bon chemin, de dire non, d’arrêter pour de bon, malgré l’immensité des bienfaits dont on a profité. Contrairement à l’aspect illusoire du goût et de l’odeur de la tablette de chocolat, le livre, par sa sobriété, ne nous ment pas. Dans le chemin vers la sainteté, la lecture est une belle illustration de cet état d’esprit de liberté et de responsabilité à adopter. Il nous apprend à ne plus succomber aux caprices (comme bon nombre d’entre nous le faisaient étant enfants devant une tablette de chocolat), mais à nous accomplir comme des adultes. Voilà pourquoi Cyril nous dit que, s’il lui arrivait un jour d’être naufragé pour toujours sur une île lointaine et déserte, il supplierait le bon Dieu de lui offrir un livre. Ce qui démontre, encore une fois, que le livre est le meilleur moyen d’éviter de s’isoler, de se perdre dans cette route sur laquelle on est engagé depuis notre baptême et qui doit nous mener vers le plus grand des plaisirs : celui de venir à la table du Seigneur pour déguster la véritable tablette de chocolat ! Pas celle que ce monde sensible de tentations nous a fait croire !