Qu’est-ce que la littérature a à voir avec la morale ?

Après s’être interrogé sur le statut de la fiction - mensonge ou vérité ? -, le club de lecture a continué sur sa lancée en s’interrogeant sur le rapport de la littérature à la morale. L’écrivain doit-il censurer lui-même sa créativité pour vérifier sa compatibilité avec les normes morales communément admises ? S’il ne le fait pas, est-il moral de s’en insurger ?
Pour répondre à ces interrogations légitimes, nous nous sommes appuyés sur les lectures suivantes (que nous vous recommandons vivement !) : Les derniers jours de Pompéi (Edward Bulwer-Lytton), Le Silence et la Joie (Jacques de Bourbon-Busset), L’Enfant étranger (Gertrud von Le Fort) et La Lettre écarlate (Nathaniel Hawthorne). Voici les impressions que les membres ont eues en lisant ces œuvres. Ils vont se faire un plaisir de les partager avec vous.

Albéric a décidé de lire L’Enfant étranger. La présentation qu’en avait faite un autre membre lors de la séance du 19 janvier l’avait laissé dans un tel émoi qu’il n’a pas pu réprimer son irrésistible envie de l’entamer. Pour lui, le caractère le plus choquant du livre est la possibilité d’un rapport amoureux entre une jeune femme naïve, sorte de sainte déconnectée du réel, et un jeune homme progressivement gagné à la cause nazie, qui devient officier SS. Il nous confirme, comme cela nous semblait l’être, que l’auteur fait de son héroïne une allégorie de la charité.
Paul-Joseph, quant à lui, s’est dit marqué par Les derniers jours de Pompéi, roman historique écrit au XIXe siècle, joignant à une documentation historique de qualité une attachante histoire d’amour : la vie d’un jeune couple pompéien parfait tourmenté par un prêtre fourbe du culte d’Isis, avec pour toile de fond la catastrophe du Vésuve en 75 après Jésus-Christ.
Cyril a choisi Le Silence et la Joie pour témoigner du magnifique spectacle donné par le dialogue de deux personnes amoureuses ayant, par le passé, partagé une enfance commune. Le pauvre prétendant n’ayant pas déclaré sa flamme à sa chère princesse assez tôt, il lui propose de s’unir à lui... au moment où le mari qui a partagé la vie de sa chère et tendre vient de mourir. Pourtant supposée libre de renouer une union, elle refuse catégoriquement sa demande, revendiquant son fol amour pour son mari défunt.
Enfin, Valentin a lu La Lettre écarlate, une lettre A qui nous replonge dans l’ambiance puritaine des colonies britanniques de l’est de l’Amérique du Nord du XVIIe siècle. L’histoire d’une intolérance au moindre péché : Hester Prynne, reconnue coupable d’adultère, est contrainte d’exhiber devant tous, jusqu’à sa mort, cousue sur sa poitrine l’initiale écarlate de sa honte (A comme Adultery - « adultère »). Par l’identification du lecteur à cette héroïne, cet ouvrage est sans doute l’une des meilleures expériences mentales des conséquences du péché que l’on puisse faire...

Dans toutes ces œuvres, on s’identifie à des personnages dont on connaît les pensées, les comportements et les actions, que leur exemplarité soit morale ou non. La littérature a le pouvoir de nous faire comprendre, d’éprouver de l’empathie pour des personnages tout à fait immoraux. Alors, qu’est-ce que cet art a à voir avec la morale ?

Le but premier d’un livre est d’être un medium, un canal dont on attend qu’il véhicule un message. L’écrivain crée un univers cohérent avec sa propre morale ; l’œuvre littéraire est le fruit d’une conscience, d’une expérience et d’une vie humaines. La moralité d’une œuvre dépend donc de l’âme de son auteur : de la sorte, littérature et morale sont intimement liées, par le fait que c’est la morale de l’écrivain qui enfante tout le caractère de l’œuvre littéraire. "Est-ce à dire que tout écrivain immoral produise des œuvres immorales ? - Pas nécessairement. Mais prudence ! Raison pour laquelle l’Eglise catholique avait mis au point un index des ouvrages contraires à la foi et aux mœurs. Si cet index n’est plus en vigueur, la prudence reste de mise."
Il n’est pas délirant de rappeler au lecteur que la littérature détient un impact puissant sur notre rapport à la vérité. Et pour convaincre les sceptiques, Albéric de nous citer un bel exemple : Le Vicaire de Rolf Hochhuth (agent communiste d’Allemagne de l’Est), pièce de théâtre, n’a-t-elle pas suffi à faire naître la légende noire entourant l’action de Pie XII pendant la Guerre ? Voilà l’oeuvre d’une pièce de théâtre.

Mais l’appartenance de l’auteur à une morale n’influence en rien la qualité littéraire de son œuvre. Par exemple, Louis-Ferdinand Céline et Victor Hugo, peu suspects de partager la même « morale », ont contribué à étoffer, chacun de leur manière, la beauté de la littérature. Ce qui réunit ces deux auteurs, c’est bien la littérature. Ainsi, la sensibilité de l’auteur positionne celui-ci dans son rapport à la morale, mais elle n’affecte en rien la qualité littéraire de son œuvre. On peut défendre des idées malsaines et figurer pourtant parmi les plus grands écrivains, de la même manière qu’on peut mener la vie la plus sainte qui soit tout en ne sachant rien de la beauté de la littérature.

En outre, et c’est ce qu’il y a de plus étonnant dans cet art qu’on appelle littérature, c’est que le caractère moral (voire moraliste) d’une œuvre peut ne pas provenir de la volonté de l’auteur. Dans L’Enfant étranger, l’auteur narratrice met en scène une femme dont les actions peuvent être qualifiées de "morales", bien qu’elle nous avoue, à plusieurs reprises dans son récit, qu’elle peine encore à comprendre les manies bizarres de son personnage à défendre la vie de vers de terre et d’escargots laissés sur le bord des routes...

Il y a donc bien une chose magnifique qu’on peut comprendre dans la littérature : indépendamment de la moralité de l’auteur, cet art a vocation d’être la peinture de l’âme humaine.